Une Vénitienne hors des canaux battus
Un matin de janvier 1762, la belle Loredana choisissait ses atours de patricienne accomplie, ayant pourvu d’une légitime descendance un des richissimes provéditeurs de la Sérénissime. Alvise, son fidèle sigisbée, l’avait assistée à sa toilette, armant d’épingles ses cheveux blond miel. Noble désargenté, il monnayait ainsi l’entregent et l’éducation qu’il avait reçus en héritage. Le vieux mari l’avait dûment choisi de peur que les frasques d’un godelureau écervelé ne puissent nuire au renom d’une épouse dont il se refusait lui-même les foucades, quoi qu’elle exigeât.
La gondole attendait à la porte d’eau du palais. Le « cavalier servant »aida la dame parée et masquée à gagner la cabine capitonnée de soie cramoisie, doux rempart contre l’atmosphère hiémale, aucun sirocco salvateur n’ayant nuitamment dénébulé la lagune. Dans le labyrinthe des canaux, l’habile rameur les conduisit sans encombre aux marches d’une église contiguë à un cloître. Alise embarrassé par le psautier de sa dame, lui présenta l’eau bénite, laissa choir un ducat dans la sébile du marguillier, puis ils se recueillirent pendant le prône déclamé du haut d’une chaire polychrome par quelque prédicateur illustre.
Au parloir du couvent attenant, Loredana visita une amie indocile, que son père avait enfermée là jusqu’à résipiscence. En suçotant des dragées, elle apprit que la clôture y était douce : on faisait chère lie, et les coquins appas nichés sous le scapulaire attiraient moult galants enclins à lutiner les nonnettes ! D’ailleurs, à Venise, courtisanes et gourgandines, précieuses auxiliaires du commerce faisaient florès. La brume s’était dissipée, façades altières ou marbres décrépits s’étaient succédé au rythme du clapotis des vaguelettes émeraude… La flâneuse pourrait siroter un chocolat aux épices ou un doigt de malvoisie, perdre au jeu de pharaon quelques sequins empruntés au ghetto puis se désennuyer au théâtre, sans craindre les vide-goussets ou tire-laine de tout acabit : Alvise accourrait assurément. Au soir, martyr de la galanterie il la borderait, et elle rêverait, qui sait, à un destin de dogaresse…Fausse simplicité ou vrai cauchemar ?